Le dossier du mois

L'Europe, et en particulier la France, se trouve à un tournant stratégique face à deux défis majeurs : la transition énergétique et la défense. D'une part, le nucléaire, pilier de la production énergétique française, joue un rôle clé dans l'objectif de neutralité carbone, mais soulève des problématiques complexes liées à la sûreté, aux coûts et à la gestion des déchets. D'autre part, dans un contexte géopolitique marqué par la guerre en Ukraine et l'érosion des alliances traditionnelles, l'Union européenne cherche à renforcer son autonomie stratégique en matière de défense pour garantir sa sécurité et son indépendance. Notre dossier explore les principaux enjeux et perspectives liés à ces thématiques essentielles.

1. Transition énergétique et rôle central du nucléaire

La France est un acteur incontournable dans le domaine de l'énergie nucléaire, avec 57 réacteurs répartis sur 19 sites, qui produisent 68 % de l'électricité nationale. Ce leadership repose sur une stratégie énergétique qui, depuis les années 1970, a fait du nucléaire une priorité pour garantir l'indépendance énergétique et réduire les émissions de gaz à effet de serre. La Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE) 2026-2035 confirme cette orientation en prolongeant la durée de vie des réacteurs jusqu'à 60 ans, tout en lançant la construction de six nouveaux réacteurs EPR2 et en explorant le potentiel des petits réacteurs modulaires (SMR). Cependant, cette stratégie n'est pas sans défis. La gestion des déchets radioactifs reste une problématique majeure, exacerbée par la saturation des sites de stockage. Le démantèlement des centrales de première génération, prévu initialement pour 2036, a été retardé en raison de contraintes techniques et de la complexité des opérations. Par ailleurs, le coût du nucléaire, estimé à 60,3 €/MWh pour la période 2026-2028, n'inclut pas les dépenses liées au démantèlement et à la gestion des déchets, ce qui alourdit la charge financière de l’exploitation des centrales. Les scénarios de transition énergétique élaborés par le Réseau de Transport d'Électricité (RTE) mettent en évidence l'importance de combiner le développement des énergies renouvelables et le maintien d'une filière nucléaire robuste. Se passer de nouveaux réacteurs nécessiterait un déploiement accéléré des énergies vertes, un objectif difficilement atteignable compte tenu des contraintes actuelles.

2. Sûreté nucléaire et gestion des risques

La sûreté nucléaire est un enjeu prioritaire pour prévenir les accidents et protéger les populations et l’environnement des risques liés aux substances radioactives. En 2025, la fusion de l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) et de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN) a donné naissance à l'Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR). Cette réforme, bien qu'ambitieuse, a suscité des critiques, notamment sur une possible perte d'indépendance de l'expertise technique. La gestion des risques repose sur le concept de "défense en profondeur", qui implique plusieurs niveaux de protection pour prévenir et limiter les conséquences d’incidents éventuels. Les centrales nucléaires françaises sont équipées d’un "noyau dur", conçu pour résister à des situations extrêmes, comme celles observées lors de la catastrophe de Fukushima. Les autorités de sûreté effectuent des contrôles réguliers pour garantir la conformité des installations, tandis que des plans d'urgence sont en place pour gérer les crises en cas d'accident. En revanche de nouveaux risques émergent désormais. Les cyberattaques, les intrusions physiques et les perturbations climatiques, comme la sécheresse de 2022 qui a contraint certaines centrales à réduire leur production, représentent des menaces croissantes pour la sécurité des installations, nécessitant une vigilance accrue et des investissements dans des technologies de protection avancées.

3. Défense européenne et autonomie stratégique

La guerre en Ukraine et la fin du traité New Start entre la Russie et les États-Unis ont souligné la nécessité pour l'Europe de renforcer son autonomie stratégique en matière de défense. Le plan "ReArm Europe", doté de 800 milliards d'euros, vise à accroître les capacités militaires des États membres tout en réduisant leur dépendance aux États-Unis pour les équipements militaires. Parmi les mesures phares figurent des dérogations au Pacte de stabilité et de croissance pour permettre des investissements massifs dans la défense, ainsi que la création d’un programme de prêts garantis par le budget européen pour financer les dépenses militaires. En parallèle, la France a évolué vers une doctrine de "dissuasion avancée", intégrant des partenariats avec huit pays européens, dont l'Allemagne, la Pologne et la Suède. Cette stratégie vise à renforcer la défense collective et à donner une profondeur stratégique à la protection des intérêts européens. Toutefois, l'autonomie stratégique européenne reste entravée par la nécessité d'une prise de décision unanime au sein de la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC), ce qui complique la mise en œuvre rapide de mesures collectives.

Les choix stratégiques en matière de nucléaire et de défense sont cruciaux pour l’avenir de l’Europe. Si le nucléaire reste un pilier essentiel pour garantir une production énergétique décarbonée et stable, il nécessite des investissements conséquents et une gestion rigoureuse des risques. Parallèlement, l’Europe doit accélérer ses efforts pour renforcer son autonomie stratégique en matière de défense, tout en surmontant les divergences entre États membres. Ces deux axes, bien que distincts, s’inscrivent dans une vision commune de résilience et de souveraineté européenne, essentielle pour faire face aux défis climatiques, sécuritaires et géopolitiques du XXIe siècle.